Un service de fret spatial

Jeff Brown

Par Jeff Brown, responsable de la recherche technologique
chez L’Investisseur Tech

  • Chuter depuis l’espace
  • Les infrastructures pour la fabrication spatiale
  • Les services de livraison orbitale (SLO)
  • Le chemin de fer vers la dernière frontière

Cher lecteur,

Starlink, Starshield, et maintenant… Starfall ?

Je me suis récemment rendu au siège de SpaceX, à Starbase au Texas, pour mener une enquête de terrain — dont je parlerai en grande partie lors de l’événement de demain soir et dans les jours à venir — en amont de l’introduction en bourse historique de la société prévue le 12 juin…

La construction du Gigabay est bien avancée.

C’est véritablement impressionnant de constater de visu les progrès accomplis au siège de l’entreprise qui trace la voie vers le développement de l’économie spatiale mondiale…

Et au milieu de toute cette effervescence récente, j’ai appris l’existence d’un projet confidentiel développé au sein de SpaceX.

La société n’en a jamais parlé publiquement jusqu’à présent.

Starlink est perçu par la plupart des gens comme le service internet haut débit de SpaceX, délivré depuis l’espace.

Il compte désormais plus de 10,4 millions d’abonnés et est devenu le moteur de rentabilité et de génération de trésorerie disponible pour SpaceX.

Mais se contenter de cette vision de Starlink, c’est passer complètement à côté de l’essentiel.

Starlink est littéralement une toile mondiale qui enveloppe la Terre en orbite.

C’est la seule infrastructure internet spatiale, les satellites Starlink étant interconnectés par des liaisons optiques — rendues possibles grâce à des lasers — pour la transmission des données.

C’est le socle sur lequel SpaceX entend bâtir un secteur entièrement nouveau de services web orbitaux (SWO), qui se concrétisera une fois que SpaceX aura lancé ses satellites de centres de données IA sur une orbite héliosynchrone.

Starshield, dévoilé en décembre 2022, s’appuie sur Starlink.

Il propose des services dédiés à la sécurité nationale.

Starshield offre à la fois des communications satellitaires sécurisées et des engins spatiaux personnalisés au gouvernement américain et à ses alliés.

Starfall, en revanche, est quelque chose d’entièrement différent.

Il représente ce qui deviendra une technologie clé pour l’économie spatiale émergente.

Chuter depuis l’espace

D’après le schéma très simplifié présenté ci-dessous, Starfall est un engin spatial mesurant 0,75 mètre de hauteur et 3,1 mètres de diamètre.

Il est conçu pour transporter des charges utiles depuis l’espace vers pratiquement n’importe quel endroit sur Terre où il peut atterrir en toute sécurité.

D’où son nom — Starfall… Chuter depuis l’espace.

Image de Starfall | Source : FAA

Chaque engin spatial Starfall pèsera environ 2 100 kilogrammes et disposera d’une capacité de charge utile d’environ 1 000 kilogrammes, portant le poids total de l’engin avec sa charge à 3 100 kilogrammes (6 800 livres).

Les détails du projet et de l’engin Starfall n’ont pas été obtenus auprès de SpaceX… Ils feront néanmoins très certainement l’objet de discussions dans les jours à venir — compte tenu de l’introduction en bourse imminente de SpaceX le 12 juin.

Ces informations ont été rendues publiques par la Federal Aviation Administration (FAA), qui a publié il y a quelques jours une évaluation environnementale pour un véhicule de rentrée atmosphérique Starfall.

Le concept consiste à ce que SpaceX lance des engins Starfall depuis l’orbite basse terrestre (LEO) sur une trajectoire préétablie pour amerrir dans l’océan Pacifique, à 700 milles nautiques au large de la côte ouest des États-Unis.

Zone de rentrée atmosphérique de Starfall | Source : FAA

Chaque engin Starfall est uniquement équipé de propulseurs d’attitude à gaz froid — utilisant de l’azote — qui ne présentent aucun risque de contamination chimique.

Chaque Starfall sera équipé d’un parachute pilote, d’un parachute frein et d’un parachute principal pour permettre à l’engin d’atterrir sur terre ou en mer sans endommager l’engin ni sa charge utile.

Maquette du parachute frein de Starfall | Source : FAA

Les médias ont généralement supposé que le projet Starfall est avant tout conçu pour la fabrication spatiale.

C’est en partie vrai, mais pas de la manière à laquelle on pourrait s’attendre.

Et ce n’est pas toute l’histoire.

Les infrastructures pour la fabrication spatiale

Elon Musk a récemment suggéré que SpaceX envisage de fabriquer des semi-conducteurs et des satellites de centres de données IA sur la Lune, en tirant parti des matériaux largement disponibles à la surface lunaire, ainsi que de l’environnement à faible gravité.

Mais ce projet est conçu pour alimenter les propres ambitions de SpaceX, à savoir construire sa constellation d’un million de satellites de centres de données IA, et non pour fabriquer des semi-conducteurs sur la Lune au profit d’autres entreprises.

Lanceur de masse sur la Lune | Source : SpaceX

En ce qui concerne la fabrication spatiale, le scénario le plus probable est que Starfall soit conçu comme un engin spatial que d’autres entreprises pourront utiliser comme « coque » pour fabriquer dans l’espace et ramener les produits fabriqués sur Terre.

Autrement dit, SpaceX fournirait à la fois le matériel (c’est-à-dire l’engin spatial) et les services de lancement à d’autres entreprises.

SpaceX a déjà lancé six missions de test pour la fabrication orbitale au profit de Varda Space Industries, actuellement leader du marché, qui se concentre en premier lieu sur la fabrication de composés pharmaceutiques dans l’environnement de très faible gravité de l’orbite terrestre.

Et ce n’est pas tout.

Ce que les médias ont manqué, c’est une opportunité commerciale totalement différente que SpaceX souhaite développer… et elle était écrite noir sur blanc dans l’évaluation environnementale de la FAA :

L’objectif de l’action proposée est (1) de permettre la livraison point à point de fret critique par l’espace dans des délais rapides et (2) de créer un marché commercial autosuffisant de fabrication dans l’espace en offrant, à grande échelle et en tant que service, l’accès à la microgravité et au vide, le maintien en orbite, et le retour sécurisé depuis l’orbite.

J’ai déjà abordé le second point.

Ce n’est pas que SpaceX deviendra un fabricant de biens dans l’espace.

C’est qu’elle permettra à d’autres de le faire en créant le matériel et les services de lancement que ces acteurs pourront utiliser.

Le premier point est tout aussi intéressant, sinon davantage.

Les services de livraison orbitale (SLO)

Les capacités du Starship, et dans une certaine mesure du Falcon 9, permettront de lancer 1 000 kilogrammes de marchandises en orbite à bord d’un Starfall… avec la possibilité de livrer ces marchandises n’importe où sur Terre en 90 minutes.

Pour les marchandises à haute valeur ajoutée ou celles dont le besoin est critique, SpaceX vient de proposer des services qui la placeraient en concurrence directe avec FedEx (FDX), DHL (DHLGY) et UPS (UPS), capables d’accomplir en 90 minutes ce qui prend généralement 12 heures ou plus aux autres.

Je sais que cela peut paraître fou, mais si l’on considère les applications gouvernementales nécessitant l’envoi de matériel vers un théâtre d’opérations avancé, il s’agit d’une application évidente qui ne serait pas sensible aux coûts.

Les industriels pourraient également trouver des débouchés pour ce type de service afin de répondre aux besoins critiques de leur chaîne d’approvisionnement et maintenir la production en activité.

Les médicaments vitaux pourraient aussi potentiellement se justifier.

Cela peut sembler ou paraître encore trop excessif.

Trop cher ?

Trop compliqué d’envoyer des marchandises dans l’espace pour les renvoyer ensuite sur Terre ?

Mais c’est l’ancien cadre de réflexion sur la livraison point à point.

Le chemin de fer vers la dernière frontière

Pour rappel, le Starship permettra bientôt de réduire de plus de 95 % le coût par kilogramme vers l’orbite basse terrestre par rapport à ses propres fusées Falcon 9.

Et SpaceX, avec son installation Gigabay à Starbase, sera capable de fabriquer 1 000 Starships par an.

Le Starship permettra d’atteindre 100 dollars par kilogramme dans les 24 à 30 prochains mois, et même moins à terme.

Si l’on pense au poids total d’un Starfall avec sa charge utile complète, soit 3 100 kilogrammes…

À 100 dollars par kilogramme, le coût de lancement n’est que de 310 000 dollars.

C’est un prix absurdement bas.

Suffisamment accessible pour des start-ups souhaitant fabriquer des câbles à fibre optique ou des composés pharmaceutiques en microgravité.

Quelle est la valeur de ces marchés ?

La plupart diront qu’ils ne le savent pas, puisque ces marchés n’existent pas encore.

Mais je peux vous dire que la fabrication spatiale et la livraison point à point n’importe où sur Terre en 90 minutes sont des secteurs qui vaudront des dizaines de milliards dans les cinq prochaines années.

Ce que SpaceX (SPCX) est en train de construire est bien plus vaste que Starlink seul, les infrastructures internet orbitales, les services web orbitaux ou la fabrication lunaire.

Elle construit les « chemins de fer » vers l’espace, l’infrastructure de transport qui soutiendra l’économie spatiale mondiale… Elle construit l’avenir.