L’activité réelle de Colossal

Jeff Brown

Par Jeff Brown, responsable de la recherche technologique
chez L’investisseur Tech

  • Ce qui se cache sous la surface
  • Derrière la distraction de la désextinction
  • Le vrai modèle économique de Colossal

Cher lecteur,

L’une des sociétés de biotechnologie les plus fascinantes au monde fait à nouveau parler d’elle… Et comme à son habitude, c’est pour une initiative étonnamment singulière.

Depuis l’été dernier, Colossal Biosciences s’est lancée dans une mission visant à faire revivre le moa , un groupe de grands oiseaux inaptes au vol qui étaient endémiques de Nouvelle-Zélande.

Source : Colossal Biosciences
Le moa (ordre Dinornithiformes) regroupait neuf espèces différentes de tailles variées, pouvant atteindre 3,60 mètres de haut et environ 230 kilogrammes.

C’étaient des oiseaux imposants, dotés d’une longue espérance de vie pouvant aller jusqu’à 50 ans.

Source : Colossal Biosciences

Ils constituaient également une importante source de nourriture pour les Māori autochtones, qui les ont chassés jusqu’à leur extinction il y a environ 500 ans.

Et aujourd’hui, Colossal souhaite ramener le moa à la vie afin de restaurer « l’équilibre écologique et le patrimoine culturel », un objectif en apparence des plus généreux.

C’est aussi un objectif symbolique, compte tenu du fait que cette entreprise est bien plus que ce qu’elle prétend être.

Ce qui se cache sous la surface

J’ai écrit pour la dernière fois sur Colossal en mai 2025 dans L’Investisseur Tech – Une polémique colossale.

C’était à l’époque où Colossal avait réussi à ramener à la vie deux loups sinistres.

Ce titre était aussi approprié alors qu’il l’est aujourd’hui.

Pour beaucoup, faire revenir une espèce de l’extinction va un peu trop loin, en s’immisçant dans la création d’une manière qui soulève des questions morales et éthiques.

Même un groupe māori, Te Tira Whakamataki, s’oppose à la désextinction, estimant que « la désextinction ressemble à une distraction par rapport aux tâches inachevées que sont la protection de la vie dans le présent. » Mais quels que soient les sentiments de chacun vis-à-vis de la désextinction, le sujet lui-même n’est qu’un écran de fumée.

La désextinction n’est que le vernis d’une entreprise qui se positionne comme accomplissant des actes généreux pour « restaurer l’équilibre écologique ». Colossal est en réalité une société de génie génétique à but lucratif qui développe des technologies destinées à contribuer à la création de la vie, et potentiellement à l’agriculture, de manière à générer une valeur économique considérable.

C’est ce qui rend les travaux de Colossal si intéressants.

La dernière actualité autour de Colossal est arrivée il y a quelques jours, lorsque la société a annoncé avoir réussi à faire éclore 26 poussins en bonne santé grâce à un nouveau système de coquille artificielle en membrane de silicone.

Il s’agit d’une technologie extrêmement intéressante, composée d’une membrane à base de silicone semi-perméable logée à l’intérieur d’une coupelle de support hexagonale.

On dirait quelque chose tout droit sorti d’un film de science-fiction.

Coupelle de support pour coquille artificielle | Source : Colossal Biosciences

La coupelle de support présentée ci-dessus est le logement de la membrane semi-perméable à base de silicone, conçue pour reproduire la fonction d’une coquille d’œuf.

Elle est capable de laisser passer l’oxygène à travers la membrane, ce que l’on appelle la fonction d’échange gazeux.

Une image de l’une des membranes est présentée ci-dessous, contenant l’embryon liquide d’un futur oiseau.

Membrane en silicone pour coquille artificielle | Source : Colossal Biosciences

Cette innovation est pertinente car elle surmonte les faiblesses des approches précédentes visant à faire éclore des œufs en l’absence de poule.

Des coquilles d’œufs de substitution avaient été testées à la fin des années 80, mais il était difficile de récupérer des coquilles donneuses intactes, ce qui rendait la mise à l’échelle quasiment impossible.

Et une méthode antérieure testée, qui utilisait des gobelets en plastique, du film étirable et de l’oxygène supplémentaire, s’est révélée avoir de faibles taux d’éclosion.

Derrière la distraction de la désextinction

Ce que fait Colossal semble receler un potentiel incroyable en termes d’évolutivité et de variabilité.

Cela signifie que cette annonce concernant l’éclosion réussie de 26 poussins grâce à une coquille artificielle est directement liée à ses efforts pour faire revivre non seulement le moa de Nouvelle-Zélande, mais aussi le dodo de l’île Maurice.

C’est désormais possible car la coquille artificielle peut être conçue pour accueillir des embryons aussi petits que ceux des colibris, jusqu’aux œufs de la taille d’un ballon de football du moa.

La désextinction du moa est possible en modifiant génétiquement les cellules germinales d’un autre oiseau pour qu’elles correspondent à l’ADN du moa.

Colossal prévoit de sélectionner un producteur d’œufs de substitution, qui sera vraisemblablement un émeu ou un tinamou pour féconder et pondre un œuf.

Une fois cette étape franchie, le contenu de l’œuf est transféré dans la coquille artificielle.

Cela est nécessaire car l’embryon d’un moa deviendrait trop grand pour un œuf de substitution, d’où le besoin d’une grande coquille artificielle.

Il s’agit de recherches absolument remarquables, mais je suis certain que certains d’entre nous se posent la question… dans quel but ?

Colossal développe à la fois des coquilles d’œufs artificielles et des utérus artificiels pour faire naître la vie à grande échelle.

Il ne s’agit pas d’une simple expérience scientifique.

Cette technologie est développée dans un but précis : la commercialisation.

Oui, elle pourrait être utilisée pour faire revivre des espèces à grande échelle, et elle pourrait également être utilisée pour la production alimentaire à partir d’oiseaux ou de mammifères.

Et je vais dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas… Elle pourrait en théorie être utilisée pour concevoir des êtres humains.

Aussi profondément inconfortable que cela puisse paraître pour beaucoup d’entre nous, Colossal dispose en réalité d’une équipe dédiée au développement exogène, qui se concentre sur les systèmes de gestation exogène.

Colossal, en tant qu’entreprise, a pour politique claire de ne mener aucune recherche sur le génome humain ni même sur les génomes de primates non humains.

Cela permet à la société d’échapper aux viseurs réglementaires.

Et dans le même temps, la société a pour politique claire d’accorder des licences sur ses technologies à d’autres entreprises ou de les faire essaimer dans de nouvelles entités.

Ce que je pense probable, c’est que Colossal accordera une licence sur sa technologie d’utérus artificiel à une société travaillant dans le domaine de la médecine reproductive humaine.

Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour reconnaître qu’il existe un marché pour les couples qui ne peuvent pas avoir d’enfant pour une raison ou une autre et qui ne souhaitent pas recourir à une mère porteuse.

Et, qu’on le veuille ou non, il existera très certainement un marché pour les femmes qui souhaitent avoir des enfants sans vivre l’expérience de l’accouchement.

Un utérus artificiel est une réponse de marché.

Le vrai modèle économique de Colossal

La technologie de désextinction de Colossal s’applique également à une acquisition récente réalisée par la société.

En novembre 2025, Colossal a acquis ViaGen, une société spécialisée dans l’élevage animal, pour un montant non divulgué.

L’objectif de cette acquisition était axé sur le clonage animal, permettant notamment de cloner des animaux de compagnie pour environ 50 000 dollars, et potentiellement des chevaux et du bétail pour leurs génétiques supérieures.

En plus d’accorder des licences sur ses technologies, Colossal a déjà réussi à faire essaimer de nouvelles sociétés grâce aux technologies développées dans le cadre de ses travaux sur la désextinction.

  • Breaking : spécialisée dans la dégradation des plastiques
  • Form Bio : une plateforme de biologie computationnelle désormais soutenue par des fonds de capital-risque de premier plan et valorisée à 116 millions de dollars
  • Astromech : modélisation prédictive pilotée par l’IA pour les sciences du vivant, désormais valorisée à plus de 2 milliards de dollars

Comme nous pouvons le constater, le vernis de Colossal en tant qu’entreprise de désextinction n’est que cela : un vernis.

Son véritable modèle économique consiste à incuber des technologies et à les faire essaimer dans d’autres sociétés à but lucratif dans lesquelles elle détient des participations et des accords commerciaux (c’est-à-dire des redevances potentielles), ainsi qu’à développer des biotechnologies qu’elle peut concéder sous licence à d’autres sociétés prêtes à faire face aux réalités morales, éthiques et cliniques liées à la mise sur le marché de ces technologies.

Que nous trouvions cela intéressant et stimulant ou que nous considérions que c’est aller trop loin, ce modèle fonctionne extrêmement bien.

Colossal a levé 615 millions de dollars en septembre dernier et est désormais valorisée à 10,65 milliards de dollars.

Il est évident qu’une grande partie des capitaux privés croit en la capacité de Colossal à monétiser sa technologie sous-jacente.

Colossal continuera d’alimenter la couverture médiatique grâce à ses efforts pour faire revivre le bubale bleu (antilope d’Afrique australe), le mammouth laineux, le loup sinistre, le dodo, le moa ou le thylacine.

C’est ce qui alimente les articles à sensation.

Mais la vraie histoire, c’est le véritable métier de Colossal, qui prend la forme de la mise au monde de nouvelles entreprises, d’animaux, ou même d’êtres humains.